Fallait pas partir. Si j'étais resté au collège, ils ne
m'auraient pas arrêté. Je serais encore étudiant, pas manoeuvre, et je ne
serais pas enfermé une seconde fois, pour un coup de tête. Fallait rester au
collège, comme disait le chef de district.
Fallait rester au collège, au poste.
Fallait écouter le chef de district.
Mais les Européens s'étaient groupés.
Ils avaient déplacé les lits.
Ils se montraient les armes de leurs papas.
Y avait plus ni principal ni pions.
L'odeur des cuisines n'arrivait plus.
Le cuisinier et l'économe s'étaient enfuis.
Ils avaient peur de nous, de nous, de nous !
Les manifestants s'étaient volatilisés.
Je suis passé à l'étude. J'ai pris les tracts.
J'ai caché la
Vie d’Abdelkader.
J'ai ressenti la force des idées.
J'ai trouvé l'Algérie irascible. Sa respiration...
La respiration de l'Algérie suffisait.
Suffisait à chasser les mouches.
Puis l'Algérie elle même est devenue...
Devenue traîtreusement une mouche.
Mais les fourmis, les fourmis rouges,
Les fourmis rouges venaient à la rescousse.
Je suis parti avec les tracts.
Je les enterrés dans la rivière.
J'ai tracé sur le sable un plan...
Un plan de manifestation future.
Qu'on me donne cette rivière, et je me battrai.
je me battrai avec du sable et de l'eau.
De l'eau fraîche, du sable chaud. Je me battrai.
J'étais décidé. Je voyais donc loin. Très loin.
Je voyais un paysan arc-bouté comme une catapulte.
Je l'appelai, mais il ne vint pas. Il me fit signe.
Il me fit signe qu'il était en guerre.
En guerre avec son estomac, Tout le monde sait...
Tout le monde sait qu'un paysan n'a pas d'esprit.
Un paysan n'est qu'un estomac. Une catapulte.
Moi j'étais étudiant. J'étais une puce.
Une puce sentimentale... Les fleurs des peupliers...
Les fleurs des peupliers éclataient en bourre soyeuse.
Moi j'étais en guerre. je divertissais le paysan.
Je voulais qu'il oublie sa faim. Je faisais le fou. Je
faisais le fou devantmon père le paysan. Je bombardais la
lune dans la rivière.
Comme il est facile d’être difficile !
Il nous suffit de demeurer loin des autres, ainsi nous ne souffrirons jamais.
Nous ne courrons pas le risque d’aimer, d’être déçu, de voir nos rêves
frustrés.
Comme il est facile d’être difficile. Nous
n’avons pas à nous soucier des coups de téléphone à donner, des gens qui nous
demandent de leur venir en aide, des bienfaits qu’il faudrait dispenser.
Comme il est facile d’être difficile. Il nous
suffit de faire semblant d’être dans une tour d’ivoire et de ne jamais verser
une larme. Il nous suffit de passer le reste de notre vie à jouer un rôle.
Comme il st facile d’être difficile. Il nous
suffit de rejeter tout ce que la vie offre de meilleur.
Angela Pontual assistait à une pièce de
théâtre à Broadway, et elle sortit prendre un verre à l’entracte. Le hall était
bondé, les gens fumaient, bavardaient, buvaient.
Un pianiste jouait, mais personne ne prêtait
attention à la musique. Angela commença à boire tout en observant le musicien.
Il semblait s’ennuyer, jouer par obligation et attendre impatiemment la fin de
l’entracte.
Au troisième whisky, un peu ivre, elle
s’approcha du pianiste.
« Vous étés un enquiquineur ! Vociféra-t-elle.
Pourquoi ne jouez-vous pas simplement pour
vous-même ? »
Le pianiste la regarda, surpris. Et il se mit
aussitôt à jouer les airs qu’il aimait. En quelques minutes, le silence se fit.
Quand le pianiste s’arrêta, tout le monde
applaudit avec enthousiasme.